Les Petits Platons sur le chemin de Damas

Le 8 Novembre 2010

Les Petits Platons sur le chemin de Damas

La librairie El Bourj, qui a invité Les petits Platons au 17ème Salon du livre francophone de Beyrouth, est elle-même un lieu de roman. Elle apparaît d'ailleurs au détour de quelques-unes des si longues et si belles phrases de La Confession négative, de Richard Millet, où celui-ci raconte comment la guerre du Liban devait l'enfanter à la littérature. Le libraire de l'époque se tient toujours derrière le même comptoir ; mais c'est son fils, Michel Choueiri, qui dirige maintenant El Bourj, et qui a ouvert un nouveau point de vente dans le centre rénové de Beyrouth, le long de la Place des Martyrs. On dit que sa sélection de livres justifie à elle seule le voyage !

Au Salon du Livre de Paris, en mars dernier, Michel Choueiri, qui préside également l'association internationale des libraires francophones, est tombé sous le charme des petits Platons, et a immédiatement décidé d'organiser leur venue au Liban. Au programme, des signatures, des rencontres et des ateliers philo... 

Atelier philo sur le stand d'El Bourj au salon du livre de Beyrouth

"Les enfants, pourquoi appelle-t-on un cheval... un cheval ?

> Parce qu'il a des cheveux ?
> Bon ! Mais si on lui coupe ses cheveux, ça n'est plus un cheval ?
> Non, c'est un âne !"
ou encore :
"Le philosophe est amoureux de la sagesse. Mais pourquoi est-ce qu'on tombe amoureux ?
> Je sais, Monsieur ! C'est parce que dans les filles, il y a un voleur, et parfois il sort pour te voler ton âme !"
Pendant ce temps...

Karl Marx a pris ses habitudes au café Gemmayzeh, qui vaut bien les tavernes de Soho. Il y passe ses soirées en fumigations de narghilés aux arômes capiteux, et en sirotant des pots de bière Almaza. Une nuit, il eut la joie de voir une vieille dame pleine de grâce se mettre à se déhancher sur les roucoulements suaves du crooner Souhail el Hajj. "Vive la Révolution !", mumura Marx en levant son verre.

Après avoir discuté généalogie et mathématiques avec un antiquaire curieusement nommé Michel Sfeir, Leibniz, qui sait s'amuser d'un rien, compare les feuilles de persil hachées du meilleur des taboulés possibles, et se réjouit de ne pas en trouver deux pareilles.

Le galant Professeur Kant, tout émerveillé par l'élégance et le charme phénicien des belles beyrouthines, conçut, au parfum laissé par la comtesse de Keyserling en ces lieux, une curieuse mélancolie, propice toutefois au respect de la loi morale.

Monsieur Descartes, à son habitude, prend en vain mille précautions afin d'éviter le commerce de ses compatriotes, surtout lorsque ceux-ci, affublé de leur maudit téléphone, le poursuivent jusque dans les églises en caquetant "ça va me booster... c'est cool !" Et Descartes de soupirer qu'il est comme un milieu entre Dieu et le néant. 

Lao-Tseu s'émerveilla de voir la végétation pousser sur le sommet calciné du Hilton, détruit lors de la bataille des grands hôtels, en 1976. "Plus fort que la folie de l'homme est le brin d'herbe", asséna-t-il pour rire à un policier en faction qui, guise de réponse, se gratta la moustache d'un air soupçonneux.

Paul Ricoeur goûta toute l'hospitalité du pays, lorsqu'il fut reçu chez le grand journaliste et homme d'état Ghassan Tuéni, en sa maison de Beit Mery, sur les contreforts de la montagne. Régalé par la conversation et la prévenance exquise de ses hôtes, avec lesquels il se découvrit bien des amitiés et des souvenirs communs, Ricoeur se déclara heureux comme français au Liban...

Socrate, quant à lui, s'étant trouvé nez à nez au Musée national avec un buste de Prosymnos, guide de Dionysos aux enfers, dont il jugea la trogne fort ressemblante à la sienne, découvrit ensuite une tablette phénicienne à la graphie délicate, qui disait :"A Zalaya, l'homme de Damas ! Ainsi parle le Roi : je t'envoie cette tablette, mon message pour toi. Par ailleurs, envoie-moi les Hapiru, au sujet desquels je t'ai écrit ces mots : je les donnerai au pays de Kasa pour qu'ils y habitent à la place de ceux que je t'ai déportés. Sache aussi que le Roi se porte bien comme le soleil dans les cieux. Ses troupes et ses chars sont nombreux, du haut-pays jusqu'au bas-pays, du levant au couchant, tout est pour le mieux". Socrate se demanda alors pourquoi un hapiru s'appelait un hapiru... et d'abord, qu'est-ce qu'un hapiru ? Question qui lui sembla suffisamment urgente pour requérir sur-le-champ une expédition à Damas...

Ce qui enchanta Saint Augustin, ravi de la perspective de mettre ses pas dans ceux de l'apôtre Paul. Il s'exclama : "Cherchons comme cherchent ceux qui doivent trouver et trouvons comme trouvent ceux qui doivent chercher encore !" 

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